Les tétons de vénus

Si en 1759 La Mère Guy fut par son ancienneté « La mère des Mères », elle sera suivit par la notoriété dans les années 1830 par La Mère Brigousse qui fut « La Mère des amoureux » en ouvrant un restaurant à la gastronomie coquine dans un petit hameau aux portes de la cité. Sa renommée fut telle que deux siècles plus tard elle est restée dans le cœur des Lyonnais. Peu de temps avant sa naissance on construisit le pont Morand pour que les Lyonnais puissent accéder directement dans la grande plaine inondable et marécageuse des Brotteaux. Par la suite Le hameau des Charpennes, où vécut La Mère Brigousse, vit le jour.

« Le mot Charpennes, "lieu planté de charmes", comme le mot Charmettes, évoque le passé rural de Villeurbanne, une plaine marécageuse inondée à chaque crue importante du Rhône. Le fleuve formait une barrière avec Lyon très difficilement franchissable (un seul pont, très encombré, à la Guillotière). Le village s'était édifié à l'abri des crues sur la hauteur de Cusset, à l'emplacement d'une ancienne propriété gallo-romaine, la VILLA URBANA. »

« C'était en 1775, sous le règne de Louis XVI. D'un seul coup, le Rhône devint franchissable en une poignée de pas. Alors tout ce que Lyon comptait de beaux messieurs voulut bâtir demeures en la plaine des Brotteaux. Et tout ce que Lyon comptait comme gosiers assoiffés, comme canuts guettant l'heure de se révolter, ou vides-goussets en quête de mauvais coups, se donna rendez-vous en notre Dauphiné où le vin coûtait moins cher. Les auberges fleurirent comme pissenlits en champs, et les Charpennes jaillirent. Que passent encore quelques années et ce quartier construit de bric et de broc, refuge de gens sans le sou attirés par la minceur des loyers, gagna des usines aux effluves à faire faner les pierres. Les ouvriers s'y amassèrent le long de la rue Neuve, justement baptisée. Du haut du coteau de Cusset, on tourna vite le dos à ces nouveaux Villeurbannais, refusant de partager avec eux une miette de pouvoir et encore moins les équipements municipaux que les impôts finançaient à grand peine. »

Mme Brugousse, de son vrai nom, s'écrivait avec un U au lieu d'un I. L'origine de La Mère Brigousse viendrait d'une déformation phonétique de la prononciation à travers les siècles par transmission verbale. A l'époque du vieux Français, dialecte lyonnais, ou du patois … le U se prononçait ouvert. Rajoutez y que la grande majorité de la population du XIXe siècle ne savait ni lire ni écrire avant que l'école ne devienne obligatoire en 1882. Enfin du temps de notre protagoniste les voyelles avec le roulement des R donnaient une phonétique que la tradition orale du siècle dernier a définitivement immortalisée comme La Mère Brigousse. Les écrit au milieu des années 1840 nous parlent déjà de cette mythique Mère lyonnaise ou l'on mangeait pour trois fois rien.

« Nous ne pouvons rien vous dire du Grand-Théâtre, puisque depuis jeudi chaque artistes a pris sa volée à la sa campagne (ceux qui en ont), ceux qui n'ont pas sont allés visiter Mme Brugousse, restaurant très connu aux Charpennes, où nous vous prions d'aller quelquefois, lecteur, si vous trouvez qu'en ville on ne vous donne pas ce que vous pouvez prétendre pour vos 2 ou 3 francs par tête. » La Chronique de Lyon de 1840

En ce milieu du XIXe siècle Mme Brugousse alias La Mère Brigousse faisait salle comble et l'on venait de très loin pour déguster ses légendaires quenelles en forme de tétons de Vénus. De grosses quenelles en forme de sein. Les mamelons de La Mère Brigousse avaient une telle renommée, qu'ils étaient devenus incontournables dans la capitale des Gaules. Tous les jeunes hommes venaient s'encanailler dans son auberge avant de se marier.

Son cadre champêtre et romantique dans la journée devenait tout autre à la tombée de la nuit. Du temps de La Mère Brigousse le hameau des Charpennes était un quartier « Chaud » où les crimes et les délits étaient monnaies courantes.

« une délibération du 30 juin 1844 est explicite : elle demande " qu'un poste de gendarmerie soit établi au hameau des Charpennes, lequel contribuera beaucoup à diminuer le nombre des crimes et délits envers les personnes et les récoltes, qui se commettent journellement malgré la surveillance de la police municipale. »

La Mère brigousse, incarne à travers les âges, avec ses mets en forme de mamelons, des spécialités lyonnaises pour enterrer sa vie de vieux garçons mais également à déguster entre amoureux. Le téton de Vénus c'est aussi un souvenir de la nouvelle région Auvergne-Rhône-Alpes avec sa montagne culminant à 1 669 mètres d'altitude dans les monts du Cantal, un incontournable du terroir Français.

Le théâtre de Guignol, illustre un pan du patrimoine lyonnais avec Gnafron, Madelon … ainsi que le Polichinelle lyonnais et les journaux locaux, ont souvent fait allusions à La Mère Brigousse. On y apprend qu'elle y servait également de la bière « une chopine » et du poulet sûrement de La Bresse.

« Moi je suis né z'en plein vent ; j'ai fait mes premières armes z'avec Polichinelle, aux Brotteaux, voilà comment : Un jour que Polichinelle revenait d'Italie, puisqu'il avait laissé z'en plan son patron, qui n'était pas ben chenu, puisqu'il ne voulait pas lui donner ses gages, il est arrivé par le cours des Charpennes et n'avait plus que deux sous dans sa poche et par conséquence, il ne pouvait pas se payer z'une chopine et une portion de poulet chez La Mère Brigousse .» Journal de Gnafron dimanche 1er octobre 1865

Le Quartier des Charpennes est donc à l'origine un ancien lieu-dit des plaisirs et de cabarets, aux marges de la grande cité voisine, où règne La Mère Brigousse. C'est un peu « Le Pigalle lyonnais ». Mais au cours du XIXe siècle il se peuple si rapidement grâce au développement industriel qu'il en vient à réclamer de s'ériger en commune autonome. Les habitants des Charpennes étaient beaucoup plus proche de Lyon que de Villeurbanne. Mais le grand bouleversement du quartier sera marqué par sa destruction due à la grande crue du Rhône de 1856, Les maisons toutes construites en pisé, comme celle de La Mère Brigousse, s'effondrèrent. Nul doute qu'elle fut obligée de tout rebâtir pour ses héritiers ou rendre déjà son tablier si elle n'avait pas de successeur.

« Mai 1856. Quel printemps pourri ! De mémoire de Lyonnais, on n'a jamais vu autant de pluie. Depuis des semaines, elle tombe sans discontinuer ; les champs sont saturés d'eau et les chemins transformés en bourbiers, à en perdre ses sabots ... Le 29 mai, le Rhône gonfle subitement. Son niveau atteint 6 m. au pont Morand, contre seulement 0,5 à 1 m. en période normale ; on estime son débit à plus de 4000 m3/seconde, sept fois son flux habituel ! L'eau s'invite dans la Presqu'île, au point qu'on circule désormais en barque place Bellecour. Le 30 mai, le Rhône continue de monter, encore et toujours. L'armée intervient, rehausse d'urgence les digues, rameute tous les bateaux disponibles. Trop tard. Dans la nuit du 30 au 31 mai 1856, la digue du Grand Camp cède sur 150 m. de long. Des masses d'eau s'engouffrent par la brèche et envahissent en quelques heures tous les quartiers de la rive gauche, aux Brotteaux, à La Guillotière et bien sûr à Villeurbanne. Les rues se transforment en torrents balayant tout sur leur passage, écroulant maisons et immeubles de tous côtés »

Suite à ce cataclysme, il se reconstruisit aux Charpennes une identité villageoise et ouvrière plus honorable avec église, place, marché forain et école qui ne sera plus le quartier des bordels de notre célèbre aubergiste. La place du Marché des Charpennes devient un incontournable de la gastronomie Lyonnaise. La Mère Brigousse y fait tous les matins ses cours pour alimenter son auberge en produits frais.

Le siècle suivant voit son quartier se transformer par des grands projets d'urbanisme suite à la délocalisation des entreprises qui libèrent des terrains. Dans cette restructuration rapide on n'en oubli pas pour autant l'une des deux antiques Mères lyonnaises qui a marqué son siècle.

« Qu'est-ce qu'une mer ? On donne à une grand étendu d'eau le nom de mer, quelle que soit sa couleur : nous avons la mer blanche, la mer noire, la mer rouge ; il y a aussi La Mère Brigousse … » Journal locale de 1878

Il est difficile de s'imaginer qu'actuellement la bouche de métro « Charpennes » était, du temps de La Mère Brigrousse un lieu-dit, simplement composé d'un chemin bordé de quelques maisons perdues en pleine campagne. C'est bien à l'époque des romantiques que cette « Mère des plaisirs » établira sa renommée qui a marqué le cœur des lyonnais dans le hameau des Charpennes. Mais pour avoir été consacré comme l'un des monstres sacrés de la gastronomie lyonnaise au cours du XIXe siècle, il eut fallu être immortalisé par les notables de la ville. De son auberge primitive est misérable des années 1830, La Mère Brigousse s'embourgeoisa. De part sa renommée elle voit arriver, dans les années 1840 et 1850 toute une clientèle d'intellectuels lyonnais.

« Un lieu à la mode donc, qui reçoit parfois les adhérents d'un petit cercle appelé "La Chose" ou la "Société des Intelligences" ou encore "les Bonnets de Coton". Composée essentiellement de notables lyonnais, cette société a vécu de belles heures entre 1841 et 1858. Son histoire a pu être reconstituée en partie grâce aux ouvrages ou à la correspondance de son fondateur, Léon Boitel (1806-1855), poète, journaliste, vaudevilliste, imprimeur et directeur de la Revue du Lyonnais ; et de ses secrétaires, Michel Genod et Alexis Rousset »

On y apprend dans les textes anciens que son auberge était imposante pour répondre au succès de sa renommée lyonnaise.

« vaste et accessible »

La Mère Brigousse accueillait une clientèle variée fruit de son succès grandissant. De la jeunesse dorée du lyonnais venue se distraire aux compagnons, canuts, ouvriers, paysans … voyageurs et aventuriers de passage attirés par cette notoriété populaire à moindres couts.

« fréquentée par des convives "graves" »

C'est donc à partir du Second Empire que ce petit hameau se transformera en un faubourg de Lyon « le quartier des charpennes ». Il n'est déjà plus celui de cette « Mère vénusienne ». Par la suite à La Belle Époque, son artère principale « la grande rue des charpennes » bordée de petits immeubles parfois haussmanniens sur la commune de Villeurbanne, n'a plus rien à voir avec l'histoire de cette illustre « Mère sensuelle ».

Au milieu du XIXe siècle La Mère Brigousse faisait donc salle comble et l'on venait de très loin pour déguster ses petites merveilles de la gastronomie lyonnaise en forme de poitrine : quenelles, fromage, dessert et confiserie. La Mère Brigousse avaient une telle renommée, qu'elle était devenue incontournable dans la capitale des Gaules. La légende a traversé les siècles et les délices pour les amoureux, de La Mère Brigousse, sont des incontournables de la capitale mondiale de la gastronomie.

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